10ème anniversaire de la mort du colonel Argoud : messe à Marseille

Une messe a été célébrée ce jour 10 juin 2015, à l’Eglise de la Valentine à Marseille à la mémoire du colonel Argoud, en présence d’une partie de la famille du colonel et d’une délégation de pieds noirs et amis du colonel. Cette cérémonie a été marquée par le recueillement.

Une courte allocution a été prononcée par son fils Jean-Marie au début de la messe :

Mon colonel, mon cher papa,

Nous sommes aujourd’hui réunis en présence de vos amis qui sont venus s’unir par la prière aux membres de votre famille pour assister au saint sacrifice de la messe à l’occasion du onzième anniversaire de votre rappel à Dieu.

L’enfant que j’étais n’a jamais connu le colonel que vos amis viennent honorer de leur présence. Je vous ai toujours, il est vrai, entendu appeler mon colonel, avec respect, même par vos adversaires d’alors. Ce n’est qu’avec le temps, que j’ai découvert petit à petit les ressorts de cette amitié, les qualités de l’officier chrétien que vous avez été.

Je souhaite ici rendre hommage à certains traits de cet officier chrétien.

Officier chrétien. L’expression peut paraître anodine et trouver son origine même dans les Evangiles qui font une place à des centurions romains à deux reprises : la première lorsque qu’un centurion demande à Jésus de guérir son serviteur, nous gardons d’ailleurs de ce passage l’acte de foi que nous récitons à la consécration (Marc 8,5-13), et la seconde lorsqu’au pied de la croix, voyant ce qui s’était passé un centurion rendait gloire à Dieu en disant « sûrement cet homme était juste » (Luc 23,47)

Mais, en réalité, rien n’est noble par principe dans le métier exercé par le centurion : il est l’occupant, l’envahisseur, l’exécuteur des œuvres de César. Les évangiles commencent d’ailleurs avec les massacres des Saints innocents ordonnés par Hérode, dont on peut certainement supposer qu’ils ont été exécutés par des soldats. Le centurion au pied de la croix, représente évidemment l’autorité sur les soldats qui ont fait subir à Jésus sa passion, sa crucifixion. Le soldat, l’officier qui lui donne ses ordres fait la guerre.

Mais Jésus ne condamne pourtant pas celui qui exerce cet office : ni le soldat ni le centurion. D’abord servir César, n’est pas en soi honteux ou contraire à l’état de chrétien. Au contraire, il faut rendre à César ce qui est à César. Ensuite Jésus rend hommage en personne au premier centurion de l’Evangile « je vous le déclare même en Israël je n’ai pas trouvé une telle foi » (Luc 7,9) ; l’évangile de Luc rend hommage au second centurion en relatant sa conversion au pied de la croix.

Enfin si Jésus est annoncé dans l’Ancien Testament comme le Prince de la Paix (Esaïe 9,6), la paix éternelle, il se décrit lui même notre vie terrestre comme celui qui est « venu mettre la division » : « Ne croyez que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée ».

Les théologiens s’appuyant sur ces textes, et sur bien d’autres, ont ainsi bâti une théorie de la guerre juste. Ainsi lorsque ses critères étaient remplis – il était aisé ou du moins confortable de le présumer lorsque l’on était officier de l’armée française au XXème siècle – les militaires français, les officiers français pouvaient avoir tendance à idéaliser leur état comme les mettant au service d’une cause juste, par nature, pour laquelle le sacrifice de leur vie était en principe consenti. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime (Jean-15-13). Nombre d’officiers, de soldats autour de vous se considéraient ainsi comme des justes et comme des officiers chrétiens par le seul fait qu’ils obéissaient aux ordres, parfois au péril de leur vie. Certains, en tiraient même orgueil.

Vous avez fait tout autrement. Vous avez eu le mérite de remettre en cause les actes de vos pairs lorsqu’ils étaient injustes. Les auteurs anciens, Suarez notamment, ont fourni la matière à la réflexion qui vous a permis de déterminer un ordre de conduite qui visait à accomplir votre mission de guerre dans des conditions compatibles, selon vos propres termes, avec les exigences de la conscience chrétienne. Vous vous êtes attaché dans ce travail intellectuel d’abord, puis dans la mise en œuvre opérationnelle ensuite, à cultiver la justice non comme un idéal – c’est-à-dire non comme une idée par nature d’atteinte – mais comme une vertu : c’est-à-dire un état vers lequel doit tendre concrètement tout acte posé par l’officier que vous étiez ou par ceux qui obéissaient à vos ordres.

Cet amour de la justice qui vous habitait, la force et le désintéressement avec lesquels vous vous êtes attaché à pratiquer cette vertu tout en remplissant votre mission avec efficacité vous ont fait surnommer par vos officiers le petit prince.

Cette vertu de justice vous a conduit a désobéir à César quand César a lui-même trahi Rome. J’ai le souvenir, enfant, de vous avoir entendu répéter à de multiples reprises que vous regrettiez de ne pas avoir réussi, singulièrement de ne pas avoir réussi à tuer ce César : le général De Gaulle dont vous pensiez que la disparition aurait suffi à faire basculer le régime et à éviter les centaines de milliers de victimes causées par l’abandon de nos départements français d’Algérie. J’ai grandi bercé par vos déclarations de haine à l’encontre du responsable de tant de maux. Vous n’hésitiez pas à dire que ce sentiment n’était sans doute pas chrétien, mais que le caractère exceptionnellement grave du Mal causé par le personnage dépassait vos capacités de lutte contre votre sentiment intime.

Vous avez gagné ce combat. Un jour, quelques semaines avant votre rappel à Dieu, alors que nous cheminions côte à côte à Darney votre ville natale, vous vous êtes soudain arrêté à côté de moi: « tu sais je ne ressens plus de haine ; à la place il n’y a plus qu’un immense mépris »

Mon colonel, mon cher papa, je finirai par ces mots en vous remerciant de l’exemple donné à votre fils en pardonnant à l’homme De Gaulle, et en reconnaissant en lui au delà de ses fautes, quelques grandes qu’elles aient pu être, la créature de Dieu, en ne conservant plus, par l’effet de votre foi et de l’amour du père, que la haine du péché.

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